Par une dĂ©cision du 17 avril 2026, le Conseil d’État distingue la simple consultation de devis de l’engagement dĂ©libĂ©rĂ© dans une procĂ©dure adaptĂ©e. La pratique courante consistant Ă  solliciter quelques devis sous les seuils de mise en concurrence est ainsi validĂ©e.

La « rĂšgle » des 3 devis, d’abord une mĂ©thode informelle, non un outil

Au terme d’une pratique tenace et bien ancrĂ©e, les acheteurs publics sollicitent habituellement quelques devis auprĂšs de prestataires potentiels pour les achats infĂ©rieurs aux seuils de dispense de publicitĂ© et de mise en concurrence. Cette mĂ©thode, bien que ne constituant pas une obligation textuelle, a perdurĂ© aprĂšs l’entrĂ©e en vigueur en 2016 du Code de la commande publique.

L’objectif de la pratique prudente est triple : optimiser l’utilisation des deniers publics en recherchant l’offre Ă©conomiquement la plus avantageuse et instaurer une forme de mise en concurrence, sinon une Ă©mulation, mĂȘme informelle, entre opĂ©rateurs Ă©conomiques. Enfin, il s’agit de dissiper le risque pĂ©nal de favoritisme, en montrant l’existence d’une Ă©mulation entre diffĂ©rents candidats.

Pourtant, ce qui peut ĂȘtre qualifiĂ© de routine s’écarte d’une interprĂ©tation littĂ©rale de l’article R. 2122-8 du Code de la commande publique, qui prĂ©voit que les achats en deçà des seuils de dispense relĂšvent du marchĂ© sans publicitĂ© ni mise en concurrence prĂ©alables.

La question de savoir si la sollicitation de plusieurs devis opĂšre automatiquement la transformation de la procĂ©dure en marchĂ© Ă  procĂ©dure adaptĂ©e a donnĂ© lieu un contentieux dĂ©sormais tranchĂ© par le Conseil d’État. AprĂšs quatre ans de procĂ©dure (tout de mĂȘme !), ce dernier clĂŽt le dĂ©bat en ces termes :

Lorsque les dispositions applicables Ă  un contrat de la commande publique permettent Ă  l’acheteur public de le conclure sans publicitĂ© ni mise en concurrence prĂ©alables, la circonstance que celui-ci ait, avant de le conclure, fait le choix de procĂ©der Ă  une certaine forme de publicitĂ© ou d’avoir recours Ă  une mise en concurrence, notamment en sollicitant des devis de la part de plusieurs entreprises, n’a pas par elle-mĂȘme pour effet de faire relever le marchĂ© en cause des catĂ©gories de procĂ©dures pour lesquelles le code de la commande publique prĂ©voit l’obligation de publicitĂ© et de mise en concurrence. L’application de ces procĂ©dures ne saurait en effet, dans un tel cas, rĂ©sulter de ce que l’acheteur y a expressĂ©ment fait rĂ©fĂ©rence dans le rĂšglement de la consultation, en indiquant s’y soumettre.

Le Conseil d’État confirme ainsi la position libĂ©rale de la Cour administrative d’appel de Nantes, qui avait dĂ©jĂ  opĂ©rĂ© cette distinction (CAA Nantes, 4e ch., 7 fĂ©vr. 2025, n°24NT00896).

Les seuils de dispense applicables depuis 2026 : les précautions pour les acheteurs publics

Les dĂ©crets n° 2025-1386 et n° 2025-1383 du 29 dĂ©cembre 2025, entrĂ©s en vigueur respectivement au 1á”‰Êł janvier 2026 pour les marchĂ©s de travaux et au 1á”‰Êł avril 2026 pour les marchĂ©s de fournitures et services, ont rĂ©formĂ© et pĂ©rennisĂ© les seuils de dispense de publicitĂ© et de mise en concurrence prĂ©alables inscrits Ă  l’article R. 2122-8 du Code de la commande publique. Ces seuils sont dĂ©sormais fixĂ©s Ă  100 000 € HT pour les marchĂ©s de travaux, Ă  60 000 € HT pour les marchĂ©s de fournitures et de services, et Ă  90 000 € HT pour les achats de livres non scolaires. Ils jouent donc un vrai rĂŽle d’orienteur.

En dessous de ces seuils, l’acheteur reste soumis aux obligations de bonne utilisation des deniers publics, de pertinence de l’offre retenue et de non-discrimination, telles que prĂ©vues Ă  l’article R. 2122-8 du Code de la commande publique. Dans ce cadre, l’acheteur n’a aucune obligation formelle de solliciter des devis ni de respecter les rĂšgles procĂ©durales du marchĂ© Ă  procĂ©dure adaptĂ©e, mais il doit respecter les principes fondamentaux de la commande publique Ă©noncĂ©s Ă  l’article L3 du mĂȘme Code, Ă  savoir la libertĂ© d’accĂšs, l’égalitĂ© de traitement et la transparence. Ce qu’avait dĂ©jĂ  suggĂ©rĂ© le gouvernement (Question Ă©crite SĂ©nat n° 19417 de M. Jean-Louis Masson).

Le marchĂ© Ă  procĂ©dure adaptĂ©e, encadrĂ© par les articles L2123-1 et R2123-1 Ă  R2123-8 du Code de la commande publique, obĂ©it Ă©galement aux grands principes de la commande publique, mais il laisse Ă  l’acheteur une libertĂ© dans les modalitĂ©s de la procĂ©dure.

La frontiĂšre dĂ©terminante rĂ©side dans le choix volontaire de l’acheteur. DĂšs lors qu’un acheteur, sans y ĂȘtre lĂ©galement tenu, se soumet volontairement aux rĂšgles du marchĂ© Ă  procĂ©dure adaptĂ©e, en indiquant expressĂ©ment dans un rĂšglement de la consultation qu’il s’y soumet ou en structurant une vĂ©ritable procĂ©dure de mise en concurrence, il doit en respecter l’intĂ©gralitĂ© des rĂšgles de passation. C’est ce qu’avait notamment soulignĂ© le Tribunal administratif de Strasbourg, par exemple, dans une affaire oĂč la commune avait dĂ©libĂ©rĂ©ment organisĂ© une mise en concurrence sur un seul critĂšre (TA Strasbourg, 2e ch., 16 mai 2024, n° 2108389 : recours au critĂšre unique du prix censurĂ©).

Il est donc important d’éviter toute ambiguĂŻtĂ© dans la rĂ©daction des documents et des mails sollicitant les devis. Si l’acheteur souhaite rester dans le cadre du marchĂ© sans formalitĂ©s, il ne doit pas mentionner explicitement le marchĂ© Ă  procĂ©dure adaptĂ©e ou faire rĂ©fĂ©rence au Code de la commande publique. En effet, une simple sollicitation de devis ne suffit pas Ă  colorer la demande du rĂ©gime de la procĂ©dure adaptĂ©e.

C’est donc surtout l’enjeu de traçabilitĂ© de l’achat qui perdure et chaque service achat doit s’assurer de mĂ©nager une telle preuve.


CE, 17 avril 2026, Commune de Tilly-sur-Seulles : n°503412